La semaine dernière, je racontais comment j’ai appris à un talkie-walkie à quelques dizaines d’euros à décoder le message d’une balise de détresse. Ça marche, et j’en suis assez fier. Mais il faut acheter la radio, remplacer son logiciel interne, et se contenter d’un petit écran et de 4 kilo-octets pour tout faire.
Pendant ce temps, presque tout le monde a dans la poche un ordinateur bien plus puissant, avec un GPS, une boussole et un grand écran : son téléphone. Il ne lui manque qu’une oreille pour entendre la radio. Cette oreille existe, elle se branche sur le port USB, et beaucoup de radioamateurs en ont déjà une dans un tiroir : une clé RTL-SDR.
D’où l’idée de cet article : une application Android, EPIRB RX, qui transforme un téléphone et une clé radio en récepteur de balises, et surtout en outil pour les retrouver. Sans talkie-walkie, sans ordinateur, sans connexion internet sur le terrain.
Petit rappel : ce que crie une balise
Une balise de détresse, c’est un petit émetteur qu’on déclenche quand tout va mal : EPIRB sur un bateau, ELT dans un avion, PLB dans la poche d’un randonneur. Elle émet sur 406 MHz, une fréquence réservée au monde entier, et fait partie du système international Cospas-Sarsat.
Environ toutes les cinquante secondes, elle envoie un message d’une demi-seconde : son identifiant unique de 15 caractères, son pays d’enregistrement (227 pour la France), son type, et sa position si elle a un GPS. Des satellites l’entendent et préviennent les secours.
Les satellites donnent une zone. Il faut ensuite quelqu’un sur le terrain pour trouver la balise précisément. En France, ce sont notamment les bénévoles des ADRASEC, les radioamateurs de la Sécurité civile, comme l’ADRASEC 27 dans l’Eure. C’est pour eux, et pour tous ceux qui s’entraînent à cette recherche, que j’ai écrit l’application.
Le matériel : une clé, un câble, un téléphone
- Un téléphone Android récent (Android 15 ou plus). Je l’ai mise au point sur un OnePlus 11.
- Une clé RTL-SDR, qui coûte quelques dizaines d’euros. Ces clés étaient au départ des récepteurs de télévision numérique ; des radioamateurs ont découvert qu’on pouvait leur faire écouter à peu près n’importe quelle fréquence. Les modèles à tuner R820T ou R828D (dont les RTL-SDR Blog V3 et V4) fonctionnent. Voir la clé sur Amazon (lien affilié).
- Un câble OTG USB-C avec prise de charge, pour brancher la clé sur le téléphone tout en gardant une prise libre pour une batterie externe : pratique pour les longues recherches. Voir le câble sur Amazon (lien affilié).
- Une antenne : celle fournie avec la clé suffit pour s’entraîner près de la balise d’exercice. Pour une vraie recherche, une antenne adaptée au 406 MHz fera toute la différence.
C’est tout. Pas de pilote à installer, pas d’application tierce : on branche la clé, Android propose d’ouvrir EPIRB RX, et l’écoute démarre.
L’application elle-même est en version bêta : je la fournis sur simple demande motivée, aux membres d’une ADRASEC ou de la Sécurité civile, via la page Contact.
Comment ça marche, en deux phrases
La clé ne fait qu’une chose : elle capte un morceau de spectre radio et l’envoie au téléphone sous forme de chiffres bruts, près de deux millions par seconde. Tout le reste, trouver les messages dans ce flot, les démoduler, vérifier les codes de contrôle et traduire le message en clair, c’est le téléphone qui le fait.
Le talkie-walkie écoutait un canal étroit, réglé à la main. Le téléphone, lui, écoute toute la bande des balises, de 406,0 à 406,1 MHz, d’un seul coup. Si deux balises émettent en même temps sur deux canaux différents, il les entend toutes les deux.
Le décodeur n’a pas été écrit au hasard. C’est la traduction, pour Android, du décodeur que j’utilise depuis le début comme référence avec mon générateur de balise d’exercice. Avant de toucher au téléphone, je l’ai fait vérifier contre cette référence : 1 372 messages de toutes les familles de balises décodés à l’identique, champ par champ, et sur mes enregistrements réels de la balise d’exercice, exactement les mêmes 144 bits que la référence. C’est la règle que j’avais retenue la dernière fois : mesurer plutôt que supposer.
Recevoir et lire le message

L’application a deux modes. Exercice écoute une seule fréquence, 433,650 MHz par défaut, celle de ma balise d’entraînement, mais on peut taper n’importe quelle autre fréquence d’exercice. Réel 406 MHz écoute toute la bande des vraies balises. Les deux ne se mélangent jamais : une salve d’exercice n’apparaît pas parmi les vraies alertes, et inversement.
Chaque salve reçue apparaît en haut de la liste, avec une étiquette : EXERCICE pour l’entraînement, ALERTE pour une vraie balise en mode 406, TEST ou AUTOTEST quand la balise le signale elle-même. Un appui sur la salve déplie tout le message : protocole, numéro de série, source de la position, présence d’une balise de ralliement sur 121,5 MHz, codes de contrôle. Ces détails restent volontairement en anglais : ce sont les termes officiels de la spécification Cospas-Sarsat, ceux qu’on retrouve dans tous les outils.
Retrouver la balise : le ralliement
Décoder, c’est savoir qui appelle. Mais sur le terrain, la vraie question est : où ? C’est le rôle de la page Ralliement.

En haut, un grand chiffre : le niveau de la dernière salve, et à côté une flèche qui dit s’il a monté ou baissé depuis la précédente. On marche, on attend la salve suivante, on regarde la flèche. C’est le principe de la chasse au renard, que les radioamateurs pratiquent depuis longtemps, mais avec un chiffre plutôt qu’à l’oreille.
En dessous, le radar. Le téléphone est au centre, la boussole le fait tourner pour que le haut de l’écran soit toujours devant soi. Si la balise a envoyé sa position, elle apparaît sous forme de croix rouge, avec une phrase très directe : « 82 km, 8° N, 134° à votre droite ». Le chemin parcouru s’y dessine, et chaque salve reçue y laisse un point dont la couleur dit le niveau : bleu pour faible, rouge pour fort. Même sans position dans le message, on voit ainsi de quel côté le signal se renforce.
Pourquoi un radar et pas une vraie carte ? Parce qu’une application de recherche doit marcher sans réseau, au fond d’un bois. Or OpenStreetMap interdit explicitement de télécharger ses cartes à l’avance pour un usage hors ligne. Le radar n’a besoin d’aucune carte. Et quand on veut voir le terrain, un bouton envoie la position de la balise à Organic Maps ou OsmAnd, qui proposent des cartes hors ligne en règle.
Un appui sur l’étiquette EXERCICE ou ALERTE d’une salve ouvre directement cette page sur la bonne balise.
Le piège de la saturation

Près d’une balise, le signal est si fort que la clé est éblouie, comme un œil qui regarde le soleil : tout est blanc, on ne distingue plus rien. Le niveau affiché reste alors bloqué au maximum, que l’on soit à cinquante ou à cinq mètres, et la flèche de tendance ne sert plus à rien. Elle affiche d’ailleurs un simple « ? » dans ce cas.
D’où le gain automatique, activé par défaut. Après chaque salve, l’application choisit la sensibilité de la clé pour la suivante : elle la baisse franchement si la salve était saturée, la remonte si le signal devient trop faible, et n’y touche pas entre les deux. Elle ne change jamais de réglage pendant une salve, seulement entre deux.
Le chiffre affiché est corrigé de ce réglage. Quand la sensibilité baisse de 12 dB, le chiffre ne fait pas un bond de 12 dB : il continue de suivre le signal lui-même. On marche vers la balise, on regarde un seul nombre, et c’est l’application qui s’occupe de ne pas être éblouie. Sur le banc d’essai, partie volontairement de la sensibilité maximale, elle est revenue à un réglage correct en quatre salves, puis n’a plus bougé.
À très courte distance, même la sensibilité minimale finit par saturer. Il faut alors un atténuateur, ou tout simplement se servir de son corps comme écran : c’est une vieille astuce de la chasse au renard.
Pour la suite : le journal
Chaque séance d’écoute est enregistrée : l’heure de chaque salve, son contenu, son niveau, et la position du téléphone au moment de la réception, avec le chemin parcouru. À la fin de l’exercice, un bouton exporte le tout en deux fichiers, un tableau CSV et un fichier GPX qu’on ouvre dans n’importe quel logiciel de cartographie. Pratique pour le débriefing : on revoit le trajet, et où le signal montait.

Dans les réglages, on trouve aussi l’option qui garde l’écran allumé pendant l’écoute, bien utile quand on marche le téléphone à la main, et le choix de la langue : l’application suit celle du téléphone, en français ou en anglais.
Côté autonomie, la clé tire son courant du téléphone. Sur mon OnePlus 11, écran éteint, l’ensemble consomme environ 325 mA, soit une quinzaine d’heures sur une batterie pleine. L’essentiel de cette consommation vient de la clé elle-même, pas du décodage. Écran allumé, c’est plutôt 440 mA. Pour une longue recherche, le câble OTG avec prise de charge permet de brancher une batterie externe en même temps que la clé.
Ce que je retiens
Le téléphone change d’échelle. Sur le talkie-walkie, chaque octet comptait. Ici, la puissance de calcul permet d’écouter toute la bande, de corriger les erreurs de réception et d’ajouter tout ce qui sert vraiment sur le terrain : GPS, boussole, journal. Les deux approches se complètent : la radio pour qui en a une, le téléphone pour tous les autres.
Les vrais bugs se trouvent sur le vrai matériel. Tous les tests passaient sur l’ordinateur. Pourtant, le téléphone a réservé ses surprises : une application tuée dès qu’on touchait au gain pendant l’écoute, une adresse mémoire prise pour un code d’erreur. Rien de tout ça n’apparaissait sans la clé branchée et la balise d’exercice qui émettait à côté.
Regarder avec un œil neuf. Le dernier défaut a été trouvé en préparant les captures d’écran de cet article : en mode 406 MHz, la liste montrait encore les salves de l’exercice précédent. Rien de grave au bureau, mais sur le terrain, mélanger exercice et vraie alerte est exactement ce qu’il faut éviter. Corrigé.
Comme pour le talkie-walkie, j’ai développé l’application en binôme avec un assistant de programmation basé sur l’intelligence artificielle. Lui écrivait le code et les tests ; moi je tenais la balise, la clé, le téléphone, et je décidais. Et comme la dernière fois, c’est parce qu’il ne voit pas le matériel que chaque hypothèse a dû être confirmée par une mesure réelle.
Les limites, honnêtement
- L’application a été testée sur un seul téléphone (OnePlus 11, Android 16) et une clé à tuner R820T. D’autres combinaisons devraient fonctionner, sans garantie.
- Elle n’a encore jamais entendu une vraie balise sur 406 MHz : seulement ma balise d’exercice sur 433,650 MHz. Ce sera l’objet d’un prochain essai, idéalement lors d’un exercice ADRASEC.
- Les balises de deuxième génération, encore rares, sont détectées mais pas décodées.
Et les rappels qui ne changent pas : l’application ne fait que recevoir, elle n’émet rien. On n’émet jamais sur 406 MHz pour faire des essais : toute émission valide sur cette fréquence devient une vraie alerte. C’est un outil d’expérimentation et d’entraînement, qui ne remplace en rien les moyens officiels de recherche et de sauvetage. Si vous captez un jour une vraie balise de détresse, prévenez les secours (112, ou le 196 en mer).
Pour aller plus loin
- L’article précédent, le décodage sur talkie-walkie : Décoder une balise de détresse avec un talkie-walkie à quelques dizaines d’euros
- L’application EPIRB RX, en bêta : sur simple demande motivée (membres d’une ADRASEC ou de la Sécurité civile), via la page Contact
- La clé radio RTL-SDR (lien affilié Amazon) : voir sur Amazon
- Le câble OTG USB-C avec prise de charge (lien affilié Amazon) : voir sur Amazon
- Cartes hors ligne : Organic Maps ou OsmAnd
- Le système Cospas-Sarsat : cospas-sarsat.int
- ADRASEC 27, radioamateurs au service de la Sécurité civile dans l’Eure : www.adrasec27.org
Johan Denoyer, F4WAT
Les liens vers Amazon sont des liens affiliés : si vous achetez par leur intermédiaire, je touche une petite commission, sans surcoût pour vous. En tant que partenaire Amazon, je réalise un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.